Eybalin photoNicolas Eybalin est Conseiller de coopération et d’action culturelle auprès de l’Ambassade de France en Grèce et directeur de l’Institut français de Grèce.

Agrégé d'histoire et titulaire d'un DEA dans cette discipline, Nicolas Eybalin est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et ancien élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses et de l'École nationale d'administration. Par delà de sa longue carrière de diplomate, il est fondateur d’une maison d’édition qui porte son nom et se spécialise aux livres d’histoire.

Grèce Hebdo* a parlé avec M. Eybalin sur les priorités de son mandat à la tête de l’Institut Français de Grèce ainsi qu’autour de la vision qu’il a sur le rôle de l’IFG dans la société grecque.

Quelles sont les priorités et les défis de votre mandat en tant que directeur de l’Institut Français de Grèce ?

La priorité est claire. C’est celle qu’avait fixée l’ambassadeur il y a déjà deux ans : promouvoir la langue française et développer son enseignement. C’est la clé de tout : la coopération universitaire, l’attrait pour notre cinéma, le succès de nos artistes et de nos écrivains en découlent. J’ajouterais que si les relations politiques entre nos deux pays ont toujours été bonnes depuis deux siècles et qu’elles atteignent aujourd’hui un niveau exceptionnel de confiance, ce n’est pas seulement parce que nous sommes fermement présents aux côtés de la Grèce face aux menaces auxquelles elle doit faire face mais aussi parce qu’il existe entre nos deux cultures des affinités et une fascination réciproques, favorisée en Grèce par la bonne connaissance du français.

Le défi est de revenir à une vie culturelle normale. Les deux ans de pandémie ont changé nos habitudes avec l’explosion de pratiques culturelles en ligne. Déjà avant la pandémie, on sentait bien que les jeunes générations n’étaient plus nécessairement attirées par les activités culturelles « classiques » d’un Institut. Alors que la fin de la pandémie semblerait se rapprocher, nous ne savons pas si les gens continueront de sortir au cinéma, de lire des livres, d’aller au théâtre ou aux concerts comme avant la pandémie. Ma conviction est que les pratiques en ligne, très utiles pour l’enseignement où elles sont destinées à durer, ne se marient pas bien avec des activités culturelles. A nous de mettre en place des événements capables d’attirer un public large et divers dans nos locaux. Cette dimension sera encore plus présente pour l’année prochaine, 2022 étant une année de redémarrage après deux ans de COVID.

Peut-on parler des points culminants de la programmation de l’IFG pour 2022-2023 ?

Permettez-moi de ne vous parler que de la programmation en cours pour l’année 2022 car nous fonctionnons en année civile. La programmation 2023, nous la construirons à partir de cet été. Le Festival du film francophone revient, du 29 mars au 6 avril, dans sa forme habituelle après deux années où la pandémie avait conduit à son annulation ou à un format en ligne qui ne correspondait pas vraiment à ce que devrait être un Festival. Une quarantaine de films seront présentés à l’Institut et dans les cinémas partenaires qui permettront au public grec de découvrir la richesse et la diversité du cinéma francophone. Nous attendons une quinzaine de personnalités, principalement des cinéastes qui viendront présenter leurs films. Et Emmanuelle Béart présidera le jury. 2022, c’est aussi l’année du 4e centenaire de la naissance de Molière et nous consacrerons une semaine du mois de juin, en partenariat avec le festival d’Athènes-Épidaure, à cet auteur si français et si universel avec de grands événements qui seront annoncés fin mars. Fin mai, nous organiserons sur deux journées le 1er Festival de philosophie dans nos locaux et dans les jardins de l’Ecole française. Philosophes grecs et français débattront avec le public que nous espérons nombreux de l’amour et de ses métamorphoses contemporaines. Et bien sûr tout notre premier semestre est émaillé d’événements liés à la présidence française de l’Union européenne avec des débats d’idées et des rencontres franco-grecques sur des sujets où nos deux pays doivent avancer ensemble. Je pense au service civique européen que nous avons présenté le 3 mars à des centaines de jeunes Grecs ou aux partenariats entre universités grecque et française auxquels nous consacrerons une journée en juin. 2022 sera aussi l’année où nous reprendrons les présentations de livres et les rencontres littéraires. Enfin, l’Institut souhaite s’associer à l’automne prochain aux événements liés au centenaire de la Grande catastrophe de 1922. C’est un ancien directeur de l’Institut français et son épouse grecque, Octave et Melpo Merlier, qui ont rassemblé dans les années 1920 et 1930 une très riche documentation sur les Grecs réfugiés d’Asie Mineure, leur langue, leurs chants, leur musique, documents exceptionnels qui sont aujourd’hui conservés au Centre d’études d’Asie mineure à Plaka. L’Institut français d’aujourd’hui comme il le fut hier sera aux côtés des Grecs pour ce triste anniversaire.

Un détail mais qui a son importance : notre bistrot Paris-Athènes va rouvrir après deux ans de fermeture. On pourra y déguster des plats à la française. Ce sera également, dans la grande tradition des cafés français, un lieu de débats et de rencontres.

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Affiche officielle du 22e Festival du Film Francophone de Grèce signée par Dimitris Kanellopoulos www.https://festivalfilmfrancophone.gr/fr/

En octobre dernier, au cours d’une cérémonie émouvante, vous avez décoré Maria "Cyber" Katsikadakou, militante et combattante pour les droits de la communauté LGBT et des diabétiques, Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de la République Française. Selon vous, s’ouvre-t-il un nouvel espace d’investissement pour l’engagement social des institutions culturelles ?

Je garde un souvenir très puissant de cette cérémonie et je sais que cela restera un des grands moments de mon séjour à la tête de l’IFG. C’était la 1ère décoration que je remettais depuis ma prise de fonctions. Je ne connaissais pas personnellement Maria Cyber Katsikadakou. Je suis allé me présenter à elle avant que la cérémonie ne commence et j’ai été immédiatement séduit et touché par sa personnalité hors du commun. Maria dégage une énergie, une capacité d’empathie et, j’ajouterais, une bienveillance et une générosité exceptionnelles. Maria qui toujours été dans le combat, jamais lasse d’aller de l’avant pour les causes qui lui sont chères a pu, le temps d’un discours, regarder en arrière et être fière, à juste titre, de ce qu’elle avait réalisé.

La promotion de l’égalité et la lutte contre toutes les discriminations est une priorité de la diplomatie française et à ce titre, l’IFG s’investit dans la défense des droits LGBT et des minorités. Nous avons ainsi choisi de présenter au prochain festival du film francophone, Animals, un film belge, inspiré de faits réels, sur la torture et l’assassinat d’un jeune homosexuel. Nous travaillons avec les associations LGBT de Grèce et le journal LiFO pour organiser une projection spéciale qui donnera lieu à des débats. J’espère aussi que nous pourrons aider Maria Katsikadakou à réaliser un grand projet qui lui tient à cœur sur la mémoire des combats LGBT en Grèce.

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Nicolas Eybalin et Maria Cyber Katsikaridou lors de la décoration de cette dernière en tant que Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de la République Française

Au cours de votre longue carrière diplomatique vous avez été affecté dans plusieurs villes, allant de San Francisco à Madrid et à Stuttgart. Avec quels sentiments avez-vous accepter les nouvelles de votre affectation sur Athènes ?

Je n’ai pas seulement accepté ma nomination à Athènes. Je me suis porté candidat à ce poste et je peux vous assurer que la concurrence était forte. J’aime beaucoup votre pays. C’est ma patrie de cœur. Depuis 2001, j’y ai passé, à l’exception de trois années, mes vacances d’été, essayant de découvrir à chaque fois une nouvelle région, de nouveaux paysages : Athènes et l’Attique, le Péloponnèse, Delphes, presque toutes les Cyclades, la Crète, Thessalonique et la Macédoine, Rhodes, Corfou, l’Épire. Et il reste pourtant tellement de lieux à découvrir. En étant appelé à travailler et vivre à Athènes, j’avais l’impression qu’un rêve devenait réalité. Et surtout, je peux enfin réaliser une ambition qui me tient à cœur : apprendre le grec. En apprenant à parler et à lire votre langue, j’ai aussi l’impression d’approfondir ma connaissance et ma maîtrise de ma langue maternelle car beaucoup plus de mots français qu’on ne le croit viennent du grec.

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L' Agora romaine d'Athènes. Crédits photo : Grèce Hebdo

Vous êtes agrégé d'histoire et auteur du livre « L’histoire de France par les lieux », où vous racontez les événements qui ont marqué votre pays au travers de ses villes et de ses villages. Envisagez-vous un parcours pareil en Grèce ?

J’aimerais bien mais il me faudrait du temps libre, ce qui me manque le plus actuellement. Il faudrait également adopter une autre approche que celle que j’ai suivie pour la France. Mon pays a une particularité : quand il apparaît dans l’histoire au moment de la conquête romaine, il possède grosso modo la taille de la France d’aujourd’hui avec les mêmes frontières. Il a pu évidemment au cours des vingt siècles suivants se rétrécir ou s’agrandir pour finalement retrouver les frontières de la Gaule, comme un élastique qui reprend toujours sa forme initiale. La France s’est également assez vite, dès le Moyen-Age constituée en Etat où le sentiment national naît très tôt comme le montre l’épisode de Jeanne d’Arc. Il était donc assez facile de faire concorder les dates et les lieux sur l’espace français tel que nous le connaissons. La Grèce, c’est bien sûr le territoire que l’on connaît mais n’oublions pas que votre pays n’est devenu un Etat-nation que depuis deux siècles. Elle a été un Empire avec Alexandre et plus tard avec Byzance mais la Grèce, c’est d’abord une civilisation qui s’est installée dans toute la Méditerranée. Pour écrire une histoire de la Grèce par les lieux, il faut aller à Constantinople, Alexandrie, Smyrne, voire Naples, Syracuse et Marseille. Mais vous m’avez donné une bonne idée que j’espère pouvoir mettre en œuvre dans les prochaines années.

Où se situe la valeur ajoutée de l’institut français de Grèce ?

L’Institut français de Grèce aura rempli sa mission s’il devient ou redevient le lieu naturel et habituel d’échanges et de rencontres entre les sociétés grecque et française. C’est pourquoi je souhaite que, dans la mesure du possible, chaque événement que nous y organisons associe des intervenants grecs et français et que la culture française et la culture grecque soient également mises à l’honneur.

 

 * Propos recueillis par Lina Syriopoulou

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