Henri Tonnet foto biblionetAgrégé de Lettres classiques, Henri Tonnet a enseigné au Lycée Montesquieu de Bordeaux, à l'Université Michel Montaigne de Bordeaux, à Paris X-Nanterre, à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et à l'Université de Paris-Sorbonne. Il a dirigé le Centre d'Études Balkaniques de l'Inalco et l'Institut Néo-hellénique à La Sorbonne. Il a été rédacteur en chef des Cahiers Balkaniques, du Bulletin de liaison néo-hellénique et a créé avec le Professeur Guy (Michel) Saunier la Revue des Études Néo-helléniques.

Son vaste œuvre inclut une histoire du grec moderne, un dictionnaire français-grec moderne à l'usage des francophones, une méthode de grec, une histoire du roman grec, des études sur la nouvelle et le roman grecs modernes, un précis pratique de grammaire grecque moderne ainsi que de multiples traductions de littérature grecque (Grégoire Palaiologue, Kosmas Politis, Alexis Panselinos, Démosthène Voutyras, Petros Martinidis).

Grèce Hebdo* a parlé avec Henri Tonnet de la perception de la langue et de la littérature grecques en France, du rôle du traducteur ainsi que des initiatives qui permettraient à la littérature grecque de se faire reconnaitre comme une littérature européenne majeure.

Vous avez consacré votre vie professionnelle à la langue et à la littérature grecque. Pourquoi ce choix ?

Pour répondre à cette question, je dois distinguer « grec » et « grec moderne ».

J’appartiens à une génération où les études classiques allaient de soi. J’ai donc commencé l’étude du grec ancien, à l’âge de quatorze ans, en classe de 4e (3e du Collège), comme presque tous mes condisciples. Depuis lors, je n’ai pas cessé d’essayer d’apprendre le grec.

On ne nous disait pas à l’époque que cette langue était encore parlée par une dizaine de millions de personnes. Je n’ai découvert le grec moderne que bien plus tard à l’Université de Bordeaux dans les cours de « philologie » du Professeur Paul Burguière.

Je me destinais à l’enseignement du français, du latin et du grec ancien dans un Lycée. J’ai eu la chance d’être recruté comme assistant de grec ancien à l’Université de Paris-Nanterre. J’ai parallèlement suivi pour mon plaisir les cours de grec moderne d’André Mirambel et de Georges Spyridakis à la Sorbonne.

J’ai ensuite inscrit deux sujets de Doctorat, une thèse de 3e cycle avec Octave Merlier à Aix en Provence sur « Stratis Myrivilis nouvelliste » et une thèse d’État intitulée « Recherches sur Arrien » avec le Professeur Fernand Robert de la Sorbonne. Cela m’a permis d’enseigner parallèlement à Nanterre le grec ancien et le grec moderne, à la suite de Denis Kohler (qui vient malheureusement de nous quitter), avec Panos Moullas, puis Anna Olvia Jacovides.

Lorsque j’ai soutenu ma thèse de grec ancien, en 1980, je me disposais à devenir professeur de grec ancien dans une Université. Mais dans cette matière les postes étaient déjà très rares. De façon inattendue, je me suis vu proposer la chaire de grec moderne qu’Yvon Tarabout venait de quitter à l’INALCO. C’est ainsi que je me suis définitivement spécialisé en grec moderne. Mais mon parcours de philologue classique a évidemment influencé profondément ma façon d’aborder le grec moderne.

Quels sont vos auteurs grecs contemporains préférés ? Parmi eux peut-on enregistrer quelques-uns qui n’ont pas reçu l'attention due ?

Malgré ma spécialité, je ne suis plus très au fait de la littérature immédiatement contemporaine. Je voudrais seulement faire partager l’admiration que j’ai pour l’œuvre très variée et finalement assez mystérieuse d’Alexis Pansélinos. Pansélinos est à mon sens, parmi les prosateurs européens, au même niveau que notre Michel Houellebecq. Et il a, chez les Grecs, une originalité rare, son imagination foisonnante, surprenante et toujours renouvelée.

Également, pour leurs chroniques pleines d’humour et d’ironie sur l’intelligentsia et plus largement la société grecque d’aujourd’hui, je pense qu’il faut lire les romans de Pétros Martinidis et de Pétros Markaris.

Henri Tonnet Livres

Au sein de vos champs d'intérêt figure aussi le roman policier grec. Quelles sont les particularités de ce genre ?

Le roman policier d’investigation ou de « suspense » existe en Europe depuis la fin du XIXe siècle et les particularités de ses assez nombreuses variétés sont connues et étudiées par beaucoup de spécialistes infiniment plus compétents que moi.

Ce qui est intéressant pour le néo-helléniste c’est ce que devient le genre en Grèce avant et après la Dictature des Colonels, disons, d’un côté chez Yannis Maris et, de l’autre, chez Apostolidis, Markaris et Martinidis. Cette étude de l’hellénisation du genre a été très bien faite par Loïc Marcou dans sa thèse de Doctorat. Je vous y renvoie, même si les malheurs des temps font que ce travail reste inédit.

Bien sûr, le plus important c’est l’hellénisation la figure de l’inspecteur, qui chez Maris et Markaris, est presque plus grec que nature. Mais il y a aussi un point par lequel le « polar » rejoint le roman tout court, c’est l’exploration de la société grecque avec en particulier les côtés obscurs des milieux où banditisme et politique se côtoient : et là il faut lire Andréas Apostolidis. Et puis, il y a l’omniprésence de l’imposture dans une société où l’on est ce que l’on prétend être ; ça, c’est le domaine de Martinidis.

On pourrait dire que vous êtes l’ambassadeur culturel par excellence de la culture grecque en France. Au cours de votre longue carrière, avez-vous constaté un renforcement des relations culturelles entre la Grèce et la France ou, au contraire, la mondialisation a-t-elle contribué à l’affaiblissement de ces relations ?

Vous me faites un trop grand honneur en m’attribuant un rôle dans les relations culturelles entre la France et la Grèce. Je suis surtout un enseignant de langue grecque.

Ce que je peux vous dire ici concerne surtout la connaissance que les Français ont de la culture grecque moderne au sens le plus large. Pour ce qui est de la Grèce ancienne, je crois qu’elle est actuellement souvent invoquée mais de moins en moins connue ; cela tient à l’effacement des études classiques.

En revanche, pour la Grèce moderne et sa connaissance par les Français, je pense que la situation est bien meilleure que dans ma jeunesse. À cette époque (lointaine !) la Grèce était pour les Français à la fois une référence classique et un pays martyr victime de la guerre civile puis de la dictature. Ces deux prismes déformants n’aidaient pas à voir la réalité.

Dans les années 60 – je suis allé en Grèce en voiture pour la première fois en 1963 – le tourisme des classes moyennes françaises leur fait découvrir une Grèce pauvre, encore paysanne et pleine de charmes. Puis c’est la vogue des voyages en avion et des séjours dans des clubs de vacances. Cette Grèce du soleil et des bains de mer destinée au tourisme de masse n’est pas forcément la plus authentique et la plus enrichissante au point de vue culturel.

Avec la crise, de plus en plus de Français séjournent très fréquemment et longuement en Grèce et y deviennent même propriétaires. Et c’est un progrès considérable. Ces Français voient la Grèce d’aujourd’hui telle qu’elle est et ils entendent le grec tel qu’il se prononce (au lieu de cette chose étrange qu’est la prononciation scolaire dite « érasmienne »). Cela met heureusement un terme à l’idéalisation du Grec ancien et à l’image péjorative du graeculus symbolisée par l’anecdote du professeur de grec ancien qui ne voulait pas aller en Grèce « pour ne pas gâcher l’image qu’il avait de la Grèce ».

La plupart du temps, la cohabitation touristique, malgré la bonne volonté des uns et des autres, n’a pas grand-chose à voir avec un échange « culturel ». Cela s’apparente davantage à « l’amitié entre les peuples » dont on parlait beaucoup autrefois. Mais, là aussi, il n’y a pas trop à se plaindre, car notre connaissance des autres cultures du Sud-Est européen est encore plus réduite.

Un bon nombre de nos interviewés, comme Gilles Ortlieb, Loïc Marcou, Socrates Kabouropoulos et Anne-Laure Brisac, pour ne citer qu’eux, ont insisté sur le rôle du traducteur comme ruisseau principal pour la diffusion de la littérature grecque en France. Cela donne au traducteur un grand pouvoir. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Votre question est très intéressante parce qu’elle parle du « pouvoir » qui s’exerce dans le domaine de la traduction. À mon avis, ce pouvoir est surtout celui des grandes maisons d’édition françaises. Ce n’est sans doute pas un hasard si la plupart des traductions du grec qui paraissent sont publiées par des éditeurs « confidentiels », ce qui est le meilleur moyen pour « enterrer » un texte. Les grandes maisons n’en veulent pas, « parce que la littérature grecque n’est plus à la mode ».

Le résultat c’est que les traductions assez nombreuses et bonnes qui sortent ne sont lues que par un public « captif », celui des Grecs de France et des philhellènes. En somme, nous ne prêchons qu’à des convertis. Dès lors, le rôle des traducteurs du grec comme « passeurs culturels » me paraît singulièrement réduit.

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GreekLit, le programme d'aide à la publication de la Fondation hellénique pour la culture. Photo: Le pavillon grec de la Foire du Livre de Francfort 2021. Source : GreekLit

GreekLit, un nouveau programme de financement de la traduction a récemment été lancé par le ministère de la Culture. Quelle est l'importance de telles initiatives pour la diffusion des lettres grecques à l'échelle internationale ?

Cette excellente initiative pourrait constituer une réponse à votre précédente question. Je sais qu’un tel financement a existé il y a une quinzaine d’années pour des traductions en anglais, mais je ne sais pas si cela a eu le résultat escompté.

En fait, le problème est double. Il faudrait que de grands éditeurs français capables de diffuser vraiment les traductions aient envie de le faire et il faudrait créer un engouement pour la littérature grecque (comme c’est le cas, par exemple, pour le policier scandinave). Cela passe, à mon sens, par un encouragement à l’écriture d’essais sur la littérature grecque (en français ou traduits en français). On situerait ainsi les traductions, qui paraissent actuellement dans le désordre, dans leur contexte littéraire.

Et sans doute faudrait-il élaborer, par exemple au Ministère de la Culture grec, un programme systématique de traductions ou de retraductions (avec introductions substantielles) de textes « classiques » de la littérature grecque moderne qui restent aujourd’hui non traduits ou mal traduits – je pense, entre autres aux romans de Constantin Théotokis, d’Ilias Vénézis ou de Stratis Myrivilis et à la poésie de Palamas et de Sikélianos, des textes riches parfaitement ignorés chez nous.

Quelles que soient les qualités des créateurs actuels, ce sont les grands écrivains du XIXe et du XXe siècles qui sont les meilleurs ambassadeurs culturels, ceux qui peuvent prouver que la littérature grecque moderne – dont le Français, même cultivé, n’a qu’une idée très vague – a toutes les qualités d’une littérature européenne majeure.

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En haut, de gauche à droite les écrivains Elias Vénézis, Constantin Théotokis, Stratis Mirivilis. En bas, les poètes Kostis Palamas et Angelos Sikelianos. Source: Biblionet.gr
 

*Propos recueillis par Lina Syriopoulou | GreceHebdo.gr

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