Photo PoimenidouAntigoni-Despoina Poimenidou est chercheure post-doctorante au Département d’Histoire et d’Archéologie de l’Université d’Athènes ; sa recherche sur « Les Intellectuels grecs et l’Idée de l’Ouest (1945-1963) » est actuellement cofinancée par l’État grec et l’Union Européenne dans le cadre du programme « Renforcement des chercheurs postdoctoraux - 2e cycle » mis en œuvre par la Fondation des Bourses d’État grecque (IKY). Elle a récemment obtenu sa thèse en Histoire des relations internationales et de l’Europe à la Sorbonne Université en 2018 sur « La politique culturelle extérieure de la Grèce et l'Europe (1944-1979) ». Ses publications récentes portent sur les relations culturelles franco-grecques, ainsi que le Centre Culturel Européen de Delphes. Grèce Hebdo* a eu l’occasion de s’entretenir avec Dr Poimenidou sur les continuités et les vicissitudes de la politique culturelle grecque d’après guerre, l’importance particulière des relations franco-grecques, ainsi que la place de la culture dans le processus d’intégration européenne.

Votre recherche retrace la politique culturelle grecque durant la période 1944-1979. Quelles ont été les continuités, les ruptures et les jalons de cette politique ?

La période se divise en trois grandes phases : la première entre 1944 et 1967, la deuxième c’est la période de la dictature (1967-1974) et la troisième entre 1974 et 1979. En ce qui concerne la première, même si, en aucun cas, on ne pourrait parler d’une période homogène sur le plan économique, politique et social, on peut détecter des continuités sur le plan culturel. Les Grecs désiraient le rapprochement avec les tendances européennes et internationales pour augmenter le sentiment d’européanité du pays. En outre, les gouvernements grecs – principalement ceux de Constantin Caramanlis (1955-1963) – procédèrent à la construction d’infrastructures et à l’organisation d’événements culturels visant à attirer l’intérêt des Européens. Deux exemples caractéristiques sont les festivals d’Athènes et d’Epidaure (1955) ainsi que le spectacle Son et Lumière (1959) ; deux jalons de la politique culturelle de la période. La dictature constitua une rupture violente du rapprochement entre la Grèce et l’Europe inaugurant une période de non-normalité. D’une part, la Grèce se trouva politiquement isolée (gel de l’Accord d’association à la CEE et expulsion du Conseil de l’Europe). D’autre part, toutes les initiatives dans le domaine de la culture n’étaient que des outils de propagande. Après la chute des colonels, le retour de Caramanlis et de son cercle au pouvoir signala en quelque sorte la reprise des axes principaux de la politique culturelle des années 1950 et 1960. C’est la période où on voit des initiatives d’un grand symbolisme et des initiatives, qui dans le passé n’étaient que présentées sous la forme de propositions, finalement réalisées. Un tel exemple est le Centre culturel européen de Delphes, fondé en 1977. Cependant, malgré les différences en termes de plans ambitieux et d’approche multidimensionnelle, la politique culturelle des années 1970 fut le produit final d’un long processus.

European Cultural Centre of Delphi Conference venueLa salle de conférences du Centre Culturel Européen de Délphes (Source: Wikimedia Commons/ECCD)

Quel fut le rôle particulier des personnalités influentes dans le champ des relations culturelles entre la Grèce et l’Europe de l’Ouest ?

Durant la période entre 1944 et 1979, les personnalités influentes jouèrent un rôle très important dans le champ des relations culturelles entre la Grèce et l’Europe occidentale. Plus précisément, les représentants de la nouvelle élite intellectuelle qui avait émergé durant la période de l’entre-deux-guerres et qui avait établi une forme de « dialogue » avec les problématiques du monde intellectuel européen depuis les années de la Seconde guerre mondiale, contribuèrent de manière déterminante au développement de la politique culturelle. Par exemple, Constantin Tsatsos joua un rôle majeur quant aux initiatives culturelles à caractère international au milieu des années 1950 et à la coopération gréco-française dès la fin des années 1950. Mais le cas de la dictature est le plus caractéristique. L’attitude du régime face aux artistes et aux hommes de lettres, ainsi que la réaction de ces derniers mobilisa la majorité des élites européennes contre les colonels. Grâce à cette mobilisation, les Européens se familiarisèrent avec la culture grecque contemporaine, élément qui aida incontestablement à l’évolution des relations culturelles pendant les années post-dictatoriales. Après la dictature, des personnalités du monde intellectuel, reconnues en Europe, se trouvaient dans des positions clés : Constantin Tsatsos devint le premier Président de la République hellénique, Constantin Trypanis, ministre de la Culture et des Sciences, et Paul Tzermias, premier directeur général du Centre culturel européen de Delphes. Ces hommes de culture étaient eux-mêmes des porteurs de l’argument culturel représentant tout ce que la Grèce soutenait qu’elle pouvait offrir à l’Europe et s’attachèrent à démontrer aux Européens que la Grèce pouvait devenir le centre culturel de l’Europe, mission qui, à leurs yeux, dépassait les limites de la politique.

Bien que la Grèce d’après-guerre ait en effet été tout d’abord un allié géopolitique des États-Unis, le champ de la politique culturelle semble avoir mis en relief les relations traditionnelles des élites grecques avec la France et l’Allemagne. S’agissait-il d’une sorte de division de travail entre différentes puissances occidentales ? Entrevoyez-vous des changements dynamiques au fur du temps ?

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis devinrent l’allié le plus important de la Grèce pour des raisons politiques (guerre froide) et économiques (Doctrine Truman et Plan Marshall). Cette alliance fut scellée avec l’adhésion grecque à l’OTAN en 1952. Cependant, le climat semblait progressivement se différencier dans la deuxième moitié des années 1950 pour deux raisons principales : le développement économique de la Grèce, élément qui la constitua plus indépendante, et la fondation de la CEE, qui offra, pour la première fois, le choix pratique de l’intégration européenne du pays. De plus, le resserrement des relations bilatérales entre la Grèce et les pays européens occidentaux au début des années 1950 avait aussi acquis un caractère économique, par exemple, les accords avec l’Allemagne et la France de 1953. Mais, le changement dynamique dans les relations bilatérales entre la Grèce et les États-Unis eut lieu à cause de la dictature. Pour la majorité des Grecs, les Américains avaient favorisé l’imposition et la consolidation du régime dictatorial, attitude contribuant à la formation d’un climat très négatif pour les derniers et leur statut d’alliés de la Grèce. C’est dans ce climat que, après la chute de la dictature, la Grèce se retira de l’aile militaire de l’OTAN et procéda à sa demande d’adhésion à la CEE. Force est de constater que l’orientation grecque vers l’Ouest ne fut jamais mise en doute ; la Grèce resta bien sûr un allié des États-Unis, mais la priorité des gouvernements grecs des années 1960 et 1970 en termes de politique étrangère était l’Europe.

En outre, il ne faut pas oublier que la Grèce était un pays dont la participation aux institutions européennes n’était pas évidente. En dépit des approches romantiques, le terme « proche orient » continuait à décrire entre autres le terrain géographique de la Grèce – élément qui l’excluait automatiquement de l’Europe. Par conséquent, ce que la Grèce désirait d’abord prouver était son droit d’y participer. En ce sens, l’emphase sur la culture n’était pas dissociée de l’objectif grec d’intégration européenne. Au contraire, l’interaction entre les deux était constante. On pourrait soutenir que l’argument culturel contribua de manière complémentaire aux négociations d’adhésion et que la politique culturelle en tant que partie de la politique étrangère suivait les axes de la politique générale.

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Le logo de la cérémonie de la signature du traité d'adhésion de la Grèce aux Communautés européennes à Athènes le 28 mai 1979 (Photographie par Jean-Louis Debaize, Source: EC - Service audiovisuel, Copyright: Communautés européennes, 1979)

À quel point la Grèce et la France ont entretenu des relations culturelles particulières ?

La coopération entre la Grèce et la France dans le domaine de la culture garda même dans la période d’après-guerre une place particulière. La présence du couple Merlier en Grèce y contribua de manière décisive. Jusqu’au début des années 1950, les deux pays procédèrent à des initiatives qui promouvaient la coopération culturelle : propositions pour expositions d’art, projections de films, concerts. Néanmoins, le rapprochement le plus significatif eut lieu à la fin des années 1950. Le passage à la Ve République et les nouvelles circonstances politiques allaient jouer en faveur des relations franco-grecques. La nomination d’André Malraux comme ministre des Affaires culturelles fortifia le prestige du gouvernement français. En effet, les échanges culturels se multiplièrent. Dans ce cadre on peut expliquer les demandes d’aide grecques aux Français, et en particulier, de leur savoir-faire sur le plan culturel. Le gouvernement grec désirait mettre en valeur l’Acropole – symbole de la culture grecque – afin de la promouvoir en termes internationaux. Le côté français fut favorable, ce qui conduisit au spectacle Son et Lumière du 28 mai 1959, qui combinait l’illumination de l’Acropole avec des concerts de musique et des représentations théâtrales.

Le retour de Caramanlis à Athènes le 24 juillet 1974, grâce à la décision, au symbolisme fort, de Valéry Giscard d’Estaing de lui donner l’avion présidentiel français, inaugura une nouvelle phase des relations culturelles étroites. Cette phase fut scellée avec la visite officielle du premier Président de la République hellénique, Constantin Tsatsos, à Paris à l’occasion de l’exposition d’art grecque au Louvre en 1979. La grande importance de cette visite porte sur le fait que Tsatsos n’était pas seulement un chef d’État et Paris n’était pas seulement une capitale européenne. Sa visite était celle d’un grand intellectuel européen qui voyage dans le pays des Lumières et, plus généralement, dans le pays qui est au cœur de la culture de l’Europe occidentale.

La période de la dictature des colonels a signalé une priorisation intense des politiques culturelles, tant en provenance du régime militaire que des opposants démocrates ?

La propagande politique a toujours été un instrument, un moyen psychologique dans les mains de ceux au pouvoir. Dans le cas des colonels, le régime eut l’opportunité de promouvoir son idéologie et ses accomplissements par le biais de la culture. Les célébrations du régime, ainsi que l’ensemble des médias, octroyaient une grande importance à la « grécité » et à l’histoire militaire grecque. Les colonels procédèrent aussi à l’inauguration d’événements culturels internationaux dont les destinataires principaux furent les Européens. Un tel exemple est l’olympiade de la chanson, un festival international de chansons populaires qui dura six ans (1968-1973). Notamment, pour contrer leur isolement politique en Europe, les colonels et leur entourage crurent nécessaire d’affirmer la présence de la Grèce en Europe. Ainsi ils pouvaient non seulement souligner le caractère injustifié de cet isolement mais aussi promouvoir la « grandeur » de leur « Grèce des Grecs chrétiens ».

D’autre part, la culture joua un rôle majeur pour la diffusion des sentiments antidictatoriaux en Europe. À travers les initiatives des Grecs et des Européens, les opposants purent informer l’Europe sur la situation à l’intérieur de la Grèce. Grâce à la culture, des sentiments « philhellènes » furent provoquées, dans un contexte cependant différent. Au XIXe siècle, les Européens désiraient aider une Grèce idéalisée. Au contraire, le cas du XXe siècle se rapportait à la Grèce contemporaine. Par conséquent, durant la période de la dictature, tant les gouvernements dictatoriaux que les opposants donnèrent à la culture une priorisation intense, chaque côté pour ses propres raisons. Ce qui est certain est que la culture contribua de manière décisive à l’évolution des choix politiques dans la période qui suivit.

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Vue extérieure du Parthénon tirée le 28 mai 1979, en marge de la signature du traité d'adhésion de la Grèce aux Communautés européennes à Athènes (Photographie par Jean-Louis Debaize, Source: EC - Service audiovisuel, Copyright: Communautés européennes, 1979)

Un argument majeur de votre thèse consiste à signaler l’importance des politiques culturelles dans le processus de convergence et d’adhésion de la Grèce dans les Communautés Européennes. Comment vous positionnez-vous par rapport aux analyses qui soulignent la primauté des nécessités géopolitiques à l’époque ?

Il n’y a pas de question que la nature des deux accords avec les Communautés européennes – celui d’association (1961) et celui d’adhésion (1979) – était principalement économique. Néanmoins, c’est le politique qui se trouve au fond des axes de la politique européenne de la Grèce. Par exemple, confrontée à un choix entre la CEE et l’AELE, la Grèce opta en 1959 pour la CEE. Sans rejeter le rôle de la tension dans les relations gréco-britanniques à cause de la question chypriote, ce choix de la Grèce représentait un acte de foi en faveur d’une Europe étroitement unie, dans la mesure où ces deux formes de collaboration reflétaient une « philosophie » différente de l’idée européenne.

De plus, pour une grande partie des personnes qui participaient aux gouvernements grecs durant les années des négociations, l’argument relatif à la relation spéciale entre la Grèce et l’Europe fondé sur le passé culturel commun ne constituait ni un outil de propagande ni un simple opportunisme. Ayant conçu la base théorique pour l’européanisation de la Grèce depuis les années 1930 et 1940, ces personnes croyaient en la mise-en-œuvre d’initiatives culturelles qui la garantiraient. De ce point de vue, la politique culturelle était d’abord développée comme une réforme majeure des procédures internes et comme une partie organique de la modernisation et de l’ouverture à l’étranger. L’élément culturel n’était pas invoqué dans des locaux fermés ou seulement destiné aux réunions culturelles. Il fut visible à travers des choix politiques relatifs au développement économique et à l’éducation. Il impliquait l’image de soi des Grecs. En présentant le rôle qu’elle pourrait jouer sur le plan culturel dans le cadre de la CEE, la Grèce associait à sa candidature des avantages spécifiques. En ce sens, la politique culturelle, même si elle ne détermine pas directement les accords avec les Communautés européennes, explique en profondeur la nature des choix grecs.

*Interview par Dimitris Gkintidis | Grecehebdo.gr

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D.G.

 

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