
Fils, tu n’es pas perdu, dans mes veines tu cours.
Dans les veines de tous, entre et vis pour toujours.
Vois les passer, les cavaliers, vois-les passer —
beaux comme tu l’étais, forts, élancés.
Et parmi eux, mon fils, c’est bien toi que je vois,
ton image passant, répétée mille fois.
Et moi, la pauvre vieille solitaire,
j’arrache avec mes ongles des mottes de terre
Et les jette à la face des loups, des autres bêtes,
qui ont mis le cristal de ton visage en miettes.
Et le nœud des sanglots, tandis que tu nous suis,
toi le mort, c’est le nœud qui pendra l’ennemi.
Tu me le demandais le soir à la chandelle :
courbée, je me redresse et lève un poing rebelle.
Au lieu de me frapper le sein, je prends les armes
et le soleil brille à travers mes larmes.
À tes frères, mon fils, j’apporte ma fureur,
et j’ai pris ton fusil — dors bien, mon cœur.
Yiannis Ritsos, “Epitaphe” (extrait), 1936
Traduction: Michel Volkovitch dans “Yànnis Rìtsos, Epitaphe et autres poèmes”, éd. Le miel des anges, 2025.
Peinture: Maria Papafili, “Sans titre”, 1993. Source: Gallerie nationale
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