volkovitch 07032014A propos du colloque organisé par l’Université d’Athènes et l’Institut Français de Grèce du 6 au 8 mars, sous le titre “Figures de traducteurs dans l’espace franco-hellénique’’, GrèceHebdo a demandé à Michel Volkovitch de parler de sa propre expérience comme médiateur de la culture hellénique. Né en 1947, Michel Volkovitch vit en banlieue parisienne depuis toujours, enseigne l’anglais depuis près de quarante ans et traduit du grec depuis vingt-cinq ans. Ιl a réçu le prix de l'Association des traducteurs littéraires de Grèce en 1999 pour les traductions parues dans les Cahiers grecs et la Bourse de traduction 2010 du Prix européen de littérature pour ses traductions de Kiki Dimoula et "pour l'ensemble de ses travaux sur la littérature grecque moderne". Citons à titre indicatif parmi ses traductions: 

-Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945-2000 (Éd. Poésie/Gallimard) 

-La Grèce de l’ombre, chants rebètika (Éd. Christian Pirot, avec Jacques Lacarrière) 

-Kiki Dimoula, Le Peu du monde suivi de Je te salue Jamais (Éd. Poésie/Gallimard)

-Mènis Koumandarèas, La Femme du métro (Quidam) 

-Mìltos Sakhtoùris, Malades aux larges ailes, poèmes (Éd. publie.net) 

-Chrònis Mìssios, Toi au moins tu es mort avant, récit (Éd. publie.net) 


-1. Vous êtes un passionné de littérature grecque et l'un des rares Français qui ont choisi de traduire une langue ''lointaine'' et ''difficile" comme le grec. Pourquoi ce choix? 

 Je ne traduirais pas du grec si je n’étais pas attiré par la Grèce, en ce qu’elle est pour moi lointaine et proche à la fois — condition idéale d’une relation riche ! Je n’ai pas étudié le grec ancien à l’école. J’ai découvert ce pays tardivement, à travers sa langue, la langue d’aujourd’hui, qui m’a séduit par sa beauté sonore, sa vivacité, sa sensualité, sa souplesse. Elle n’est pas si difficile à traduire pour un Français — moins difficile que l’anglais, par exemple, qui est si nerveux, si rapide ! L’avantage de traduire du grec, c’est aussi que la concurrence est limitée : si je traduisais de l’anglais, jamais je n’aurais pu avoir accès à autant de chefs-d’œuvre. Car la poésie grecque d’aujourd’hui est d’une extrême richesse, et la prose, elle aussi, recèle des trésors trop souvent méconnus. 

-2. Au delà des romanciers et des poètes grecs, vous avez exprimé votre préférence pour les rebetika, les chansons des marginaux. Qu'est-ce que les rebetika ont pu vous raconter?

J’adore traduire les vers, c’est un exercice passionnant, un défi. Je me régale en traduisant les chansons, car leurs paroles sont pleines de rythme et de vie, et je traduis toujours pour la parole, même la prose des romans. J’aime particulièrement les anciens chants populaires (δημοτικά τραγούδια) qui sont pleins de poésie, d’images parfois sidérantes. Quant aux rebètika, je les vénère, pour leur musique sublime, pour leurs paroles aussi, simples en apparence, mais qui expriment une foule de sentiments très forts, avec un mélange parfois bouleversant de souffrance et de joie. Chansons de marginaux ? Sans doute, mais ces marginaux-là ont mystérieusement exprimé l’âme profonde de leur pays. J’ai traduit jusqu’ici 80 rebètika, en vers, non pas pour qu’on puisse les chanter en français — ce serait sacrilège ! —, mais pour donner au lecteur français une idée de leur musique, et surtout me faire plaisir. 

 -3. A quel point, la littérature grecque contemporaine arrive-t-elle à accéder au public francophone?


La situation n’est guère brillante. Beaucoup de livres ont été traduits, il n’y a pratiquement pas de chefs-d’œuvre oubliés par les traducteurs, mais peu de livres grecs ont trouvé leur public. Il y a à cela plusieurs raisons. D’abord, la Grèce a un problème d’image: les Français connaissent la mer bleue, le soleil, les ruines antiques, le sirtaki, mais ne s’intéressent pas à l’autre face de la Grèce — qui est précisément celle qui m’attire. Ensuite, pour que les livres se vendent, il faudrait que l’État grec aide un peu, ce qu’il a rarement fait ; il faudrait que certains éditeurs français parlent grec et souhaitent promouvoir la Grèce ; il faudrait que certains journalistes nous suivent et parlent systématiquement des nouvelles parutions. Certains livres absolument remarquables sont récemment passés inaperçus : j’ai traduit par exemple deux romans de Ioànna Karystiàni et un de Zyrànna Zatèli qui ne se sont pas vendus. Toi au moins, tu es mort avant, de Chrònis Mìssios, a eu le même sort. J’ai mis en ligne aux éditions numériques publie.net des textes extraordinaires de Ioànnou, Hàkkas, Embirìkos ou Sakhtoùris — pour ne parler que des auteurs déjà classiques — mais nous attendons toujours les lecteurs…

À côté de ces échecs, il y a de bonnes surprises : mes compatriotes ont aimé, ont acheté des livres peu connus en Grèce, que je suis très fier d’avoir découvert : Le peintre et le pirate (Ο θρύλος του Κωσταντή) de Còstas Hadziaryìris, Le miel des anges (Οι τέσσερις τοίχοι) de Vanghèlis Hadziyannìdis, Gioconda (Τζιοκόντα) de Nìkos Kokàntzis et Qu’a-t-elle vu, la femme de Lot ? (Τι είδε η γυναίκα του Λωτ) de Ioànna Bourazopoùlou — quatre livres très étonnants que je recommande vivement aux Grecs autant qu’aux Français ! Quant à Pètros Màrkaris, dont je m’occupe aussi, sa Trilogie de la crise se vend bien et le premier volume a même eu un prix.

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