Thrassos
Thrassos Kastanakis, Source: IIE/EIE.
 
Thrassos Kastanakis relativement méconnu en Grèce, reste pour les initiés l’un des grands romanciers de la littérature grecque au cours du XXème siècle. Né à Constantinople en 1901- dans la capitale de l’empire ottoman moribond qui maintient pourtant jusqu’ à la fin  son caractère cosmopolite et son charme hors pair- il s’établit à Paris en 1920, où il fréquente les milieux  grecs et russes. Ιl devient enseignant à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. Il meurt à Paris en 1967 ayant pourtant vécu pour un certain temps aussi à Athènes. On trouve aussi en français, La race des hommes  (Édition : Paris : Maisonneuve et  Larose, 1962) et Tasso Tassoulo et autres nouvelles, (Édition : Paris : Société d'éd. les Belles Lettres, 1955).
 
A propos de la traduction de Manouil le Hadji (Metis Presses, Athènes 2000) on s’est adressé* à Hervé Georgelin en tant qu' historien de l’empire ottoman et  traducteur du livre. Hervé Georgelin est lecteur en histoire au Département d’études turques à l’Université Nationale et Capodistrienne d’Athènes. Docteur en histoire (École des hautes études en sciences sociales - EHESS) et ancien membre de l’École Française d’Athènes, il a rédigé de nombreux articles sur l'histoire économique, sociale et culturelle, principalement des non musulmans, de l'Empire ottoman tardif. Il est également traducteur littéraire de l'arménien occidental et du grec moderne.
 
Comment avez-vous fait la connaissance de Thrassos Kastanakis, romancier relativement méconnu en Grèce?
 
J’essaie de lire tout ce qui a été écrit par les écrivains qui ont été formés dans le cadre de l’Empire ottoman finissant. Je suis juste aux aguets et j’aime beaucoup les éditions Hestia. Il n’était pas très difficile de rencontrer le nom de Thrassos Kastanakis. Si je cherche bien dans mes souvenirs, je crois que M. Christos Papazoglou qui enseignait la littérature grecque moderne aux Langues Orientales (INALCO) avait évoqué le nom de cet écrivain qui avait également été enseignant de grec dans ce même institut. Kastanakis figure aussi dans l’histoire de la littérature grecque moderne qu’a écrite Mario Vitti que nous devions consulter.
 
Je me suis rendu compte plus tard que Kastanakis était méconnu en Grèce même. En fait, le nom de Kastanakis et son titre Manouil le Hadji ne sont réapparus pour le public grec qu’à la faveur d’une série télévisuelle tirée de ce roman. Je ne l’ai jamais vue d’ailleurs. La relative insignifiance de Kastanakis ici n’est pas étonnante, puisqu’il n’était pas de Grèce et qu’il a vécu la plupart du temps à Paris, après avoir quitté Constantinople. Il s’est retrouvé en Grèce juste pendant le Second Conflit mondial, ce qui n’était pas une période très favorable pour la vie littéraire, on le comprendra aisément. Par ailleurs, les thèmes qu’il aborde dans ses livres ont souvent à voir avec l’Occident et sont défraîchis pour un lectorat contemporain. En particulier, la France intéresse peut-être toujours mais sa capacité d’attraction n’est rien en comparaison de ce qu’elle était en Méditerranée orientale avant 1914. Parmi mes étudiants grecs, le nombre de lecteurs du français ou de gens très intéressés par la France est dérisoire. Kastanakis appartient à un monde lointain : la Constantinople encore non uniquement turque et une classe sociale aisée et lettrée qui considérait le français comme moyen pratique pour conduire ses affaires, se cultiver et s’ouvrir aux changements contemporains en France mais plus largement en Occident ainsi que signe de distinction sociale. Le grec même de Kastanakis dans son Manouil l’atteste. Tout ce monde a disparu définitivement. On ne peut que le constater.
 
Dans l’œuvre de Kastanakis, je distingue Manouil le Hadji et La Race des Hommes qui ont pour lieu d’action tous les deux la Constantinople de son enfance et prime jeunesse. Les livres qui sont campés en France ne m’intéressent pas. Il se trouve que les livres que j’ai traduits, soit du grec, soit de l’arménien, ont tous été écrits par des Constantinopolitains.
 
vue de constantinople
Vue générale de Constantinople, 1915. Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
 
Qu’est-ce que la lecture de Manouil le Hadji apporte à l’historien de l’empire ottoman agonisant ?
 
Nous disons agonisant ou finissant a posteriori. Avant 1918, les perspectives étaient peu claires. Même si certains contemporains imaginaient que cet Empire n’était pas éternel, il était difficile de prévoir les modalités concrètes de da fin. Pour Kastanakis qui arrive à l’âge adulte juste après le conflit mondial dans une ville occupée par les vainqueurs, traversée par des mouvements de population incroyables, dus aux bouleversements dans l’Empire (génocide des Arméniens dont les survivants viennent rapidement à Constantinople ou arrivée de musulmans ottomans de territoires perdus dans le monde arabe, les Balkans) ou en Russie (la révolution bolchévique provoque l’arrivée de Russes déclassés dans la cité du Bosphore), l’expérience concrète de la fin a sans doute été très palpable d’autant que l’Empire des tsars avait succombé puis l’Allemagne impériale et l’Autriche-Hongrie. Mais avant la défaite totale, alors qu’il n’y a pas eu de combats à Constantinople même, la situation devait être très confuse.
 
La lecture de la littérature que les contemporains des événements ont écrite est primordiale pour l’historien qui s’intéresse aux mentalités, aux mouvements d’opinion, aux façons de faire, aux habitudes, tout ce qui sort de l’histoire classique des grands événements et des grands hommes. On voit dans le Manouil, au-delà de l’intrigue elle-même, toute une Constantinople vivante où les hommes et les femmes, les musulmans et les non-musulmans, les riches et les pauvres ont des relations qui suivent des codes qui n’ont plus cours selon les mêmes modes. On voit la fin des enthousiasmes de grandeur hellénique, celle de l’élite ottomane constantinopolitaine qui perd pied face aux occupants occidentaux, puis au mouvement national organisé autour d’Angora-Ankara. On voit des gens qui jonglent avec des langues, selon des combinations qui n’ont plus cours. L’historien aimerait qu’il y ait plus de textes littéraires encore écrits à cette époque par des Constantinopolitains ! Chez Kastanakis, on doit aussi se défier des individualités bien marquées de ses personnages, parfois spectaculaires voire monstrueux. Mais il atteste ainsi qu’au moins dans certaines couches sociales, les gens développaient une intériorité psychologique qui est déjà sorti du cadre de répétition comportemental traditionnel.
Thrasos parea
 De gauche à droite: Thrassos Kastanakis, Stratis Myrivilis, Angelos Terzakis, Ilias Venezis, 1934.
 
L’historien des populations chrétiennes au sein de l’empire que vous êtes se déplace vers le champ de la traduction littéraire. Quelles sont les difficultés propres à ce déplacement? De plus, quelles sont les particularités de la langue de Kastanakis ?
 
La difficulté est liée à l’acceptation délicate parfois institutionnellement de la prise en compte du fait littéraire comme source d’histoire anthropologique et sociale. Cependant je ne suis pas le premier. Un historien comme Alain Corbin a montré dans quelle mesure, on devait avoir recours à la littérature, romans, journaux intimes, mémoires pour étayer la reconstruction d’univers quotidiens disparus. Je pense en particulier à son ouvrage fondateur : Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, publié chez Flammarion en 1998. J’essaie d’expliquer à mes étudiants qu’il n’y a pas que les archives d’organismes officiels qui doivent nous servir à saisir le passé, que même des archives a rediplomatiques recèlent une part de stylisation et d’orientation discursive qui cache autant qu’elle donne à connaître.
 
L’autre difficulté est celle du temps à consacrer à la traduction littéraire, c’est une contrainte pratique. Elle permet cependant aussi de mieux connaître la langue qu’on traduit, ce qui affine la lecture de la même langue pour des documents autres. Enfin, elle oblige à beaucoup de rigueur, ce qui n’est pas étranger à la rédaction de mespropres textes historiographiques.
 
La langue de Kastanakis dans Manouil le Hadji est clairement marquée par la vie à Constantinople. Son grec regorge d’emprunts au français, à l’italien, au turc bien sûr. Il y a peut-être des traits spécifiques au niveau syntaxique mais je ne les perçois pas. La traduction implique pour les emprunts de prendre des décisions. Doit-on aplatir la langue de départ dans son rendu en français en donnant l’illusion que l’action se passe dans un univers sans interférence avec d’autres langues ? Je ne le pense pas. J’ai conservé des turcismes. Étrangement, je pense souvent que ce sont les italianismes qui dérangent le plus et qui donnent l’impression de « mauvais français » et non de présence de l’italien mais c’est une impression personnelle. Évidemment qu’un traducteur intervient dans son texte selon sa propre sensibilité et la représentation qu’il a du monde qu’il traduit. Il n’a pas à s’imposer mais il propose discrètement sa perception de l’œuvre. La part de turcismes qu’on peut conserver est discutable, ma traduction publiée n’est pas celle que je ferais aujourd’hui, c’est toujours vrai pour une traduction littéraire. J’aime rappeler aux lecteurs français qu’on n’est pas dans une carte postale égéenne, qu’on est en plein dans un monde qui a disparu sur place, radicalement polyphonique. J’ai côtoyé des gens qui parlaient français et qui venaient du Proche-Orient, dont les grands-parents venaient de l’Empire ottoman et qui mélangeaient leur français avec les langues des lieux quittés. J’imagine que ça m’inspire dans le choix des turcismes que je conserve en français. L’intégration de mots étrangers – qui en sont aussi pour un lecteur grec moderne de Grèce – dépend du rythme de la phrase, d’un certain naturel éventuel qui peut rappeler ce français de Beyrouth ou Alep que j’ai entendu.
 
Books Collage
 
Vous constatez que Kastanakis a été un «fin connaisseur observateur et analyste des désirs humains les plus sauvages, alors que son roman est «plein d’érotisme, d’appétits de pouvoir et de lucre». Pourriez- vous être un peu plus précis sur sa démarche psychologique ?
 
Je crois que les propos que vous citez sont déjà évocateurs. Je pense que la création des personnages dans l’acte d’écriture fictionnelle s’apparente aux mécanismes psychologiques de déplacement, recombinaison temporelle ou spatiale, de projection d’éléments de notre vie intérieure, elle-même nourrie de nos rapports aux autres, qu’il est important d’élaborer symboliquement et de ne surtout pas vivre en réalité. Manouil est sûrement, pour part, Kastanakis, avec ses obsessions, ses secrets désirs, ses vices même, mais on peut bien sûr espérer pour l’écrivain que sa créature ne le saisit pas dans son entièreté. Mais ces jugements moraux sont absolument secondaires quand il s’agit de plaisir littéraire. L’approche moralisatrice de la littérature est stérile. Bien sûr, je ne confierais pas de petites filles, ni même de plus grandes en garde à Manouil ou à Kastanakis, mais la question ne se pose même pas, en pratique. La seule question qui vaille est dans quelle mesure la créature de Kastanakis peut intriguer voire fasciner. Il peut y avoir de la répulsion dans la fascination. C’est licite.
 
À cet égard, je voudrais juste confier qu’une association philhellénique de Paris a refusé de parler de ce livre pour des raisons « féministes ». C’est vraiment sot. La littérature n’a pas à être édifiante. Dans la vraie vie, il est possible que Kastanakis ait été dominé à la maison, au moins, dans certaines situations, et qu’il n’avait rien du tout de bien monstrueux dans son comportement avec les femmes. L’idée que l’on doive policer constamment le contenu des livres selon des règles qui n’ont rien à voir avec la littérature me laisse pantois. Avec ces critères, Boris Vian, par exemple, n’aurait pas publié grand-chose. Par ailleurs, Sade m’ennuie. Je le trouve répétitif.  C’est bien mon droit. Je passe mon chemin et m’intéresse à d’autres textes. Dans le cas de Manouil le Hadji, l’argumentation d’apparence féministe tombe d’ailleurs à plat car la femme de Manouil sort victorieuse de l’épreuve qu’est leur mariage, par des procédés qui sont d’ailleurs à la hauteur des aspects tordus de la personnalité du héros de Kastanakis. La morale serait presque sauve mais elle l’est au prix d’un presqu’infanticide. Et ce qui est étonnant c’est qu’on puisse s’en offusquer en littérature, alors que la réalité n’est pas en reste. Aux bien-pensants, je dirais juste : Sortez dans le monde, ouvrez les yeux ! Le fait que l’univers d’un auteur, dans un ouvrage donné, soit sombre n’est pas un critère de réussite ou d’échec littéraire. Le hadji n’est pas sympathique, pour le moins. Par sa construction, la profusion des personnages, leur complexité voire leur rouerie, Manouil le Hadji est toutefois un roman, à bien des égards, formidable.
 
* Entretien accordé à Costas Mavroidis
 
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istanbul 3 mai 1916
 Thrassos Kastanakis, Istanbul, 3 mai 1916.
 
M.V.