michelpolitis bw1Michel Politis est professeur de Traduction Économique, Juridique et Politique (fr-el) et directeur du Laboratoire de Traduction Juridique, Économique, Politique et Technique au Département de Langues Étrangères, de Traduction et d'Interprétation (DLETI) de l'Université ionienne.  Pour son action en faveur de la Francophonie il a été nommé en 2004 Chevalier dans l'Ordre des Palmes Académiques et en 2014 il a été promu Officier dans l'Ordre des Palmes Académiques
 
GrèceHebdo a interviewé* Michel Politis sur la théorie et la pratique de la traduction, la francophonie et les buts du Département de Langues Étrangères, de Traduction et d'Interprétation crée à Corfu en 1986. 
 
Qu’est qu’on entend par le terme “traduction” ? Quels sont les processus impliqués dans le travail du traducteur et par quels connaissances se dirige-t-on vers cette démarche ?
 
Selon nous, la traduction est un processus de communication très complexe qui se situe non seulement au niveau linguistique, mais aussi au niveau cognitif. En tant qu’acte cognitif, elle implique la mobilisation des ressources cognitives du sujet traducteur, et plus particulièrement de son système mnésique. Lors de la lecture du texte à traduire le système oculaire du traducteur capte les informations exposées sur le papier ou sur l’écran, qui passent alors par le «registre sensoriel» dans son système mnésique, où elles font l’objet d’un traitement spécifique. Une fois dans le système mnésique, ces informations sont traitées dans la mémoire de travail, un sous-système mnésique qui joue un rôle fondamental, en vue de produire la traduction de ce passage. Pour la réalisation de la traduction d’un passage, la mémoire de travail fait appel aux informations issues du texte à traduire et à celles déjà stockées dans la mémoire à long terme. Ces dernières peuvent être de nature linguistique mais aussi de nature procédurale, fruit de l’entraînement, de l’expérience, voire de l’expertise du traducteur. Si celles-ci sont insuffisantes pour la production de la traduction demandée, le traducteur fait appel à des informations extrinsèques, issues d’une recherche terminologique ou documentaire, voire de la consultation d’experts.
 
La réalisation de ce traitement suppose la mobilisation de plusieurs ressources cognitives du sujet traducteur, car il s’agit d’un processus qui requiert une multitude de prises de décisions, en fonction des éléments contenus explicitement ou implicitement dans le texte à traduire, de la situation de communication dans laquelle s’insère l’acte traductionnel, du bagage cognitif du traducteur, etc. Parfois ces décisions sont également influencées par la réaction émotive du traducteur provoquée par la lecture du texte à traduire. Ce genre de réactions ne se limitent pas aux textes littéraires, mais peuvent également se manifester lors de la traduction d’autres types de textes à forte connotation émotive [1].
 
En tant qu’acte linguistique, la traduction est le produit du processus cognitif complexe précité, une énonciation dans la langue cible de ce qui a été déjà énoncé dans une langue source. Une fois le sens du texte de départ saisi par le traducteur, celui-ci cherche dans la langue cible les moyens linguistiques adéquats pour re-exprimer le contenu sémantique, stylistique et pragmatique du texte de départ en tenant compte des diverses contraintes imposées chez le traducteur. Ces contraintes de caractère en principe extrinsèque peuvent l’amener à viser à produire un texte le plus proche possible au contenu du texte de départ ou un texte s’adaptant aux besoins fonctionnels du lectorat cible.
Jacques Villeglé ABC collage daffiches 1959
Jacques Villeglé, "ABC, collage d’affiches", 1959

Pourriez-vous nous parler de vos rapports avec la francophonie ? Que représente la langue française pour vous ?

Mes rapports avec la francophonie datent de ma très tendre jeunesse. Marqué par la personnalité de Suzanne Lountzi et son attitude à mon égard, j’ai commencé petit à petit à apprendre le français et à bâtir ma propre image de la France, du monde francophone. Cet attachement à la culture française m’a poussé à faire toutes mes études à Aix-en-Provence, une ville merveilleuse de la France méridionale. Bien que mon premier contact avec le français académique ne fût pas facile, en travaillant très dure, j’ai pu faire des études de Sciences Po, de Relations Internationales  et de Géographie d’Aménagement du Territoire. Ces études, les gens que j’ai rencontrés et les voyages que j’ai faits dans ce que l’on qualifie de « France profonde » m’ont permis de bien connaître ce pays et de forger une image de lui qui me suit à chaque pas. Bien que profondément Grec, je ressens un respect pour ce pays qui m’a accueilli et qui  m’a offert, en fait, les moyens pour bâtir ma propre vie.
 
Depuis 1988, j’enseigne la traduction économique, juridique et politique du français vers le grec à l’Université ionienne et depuis les années 90 la traduction générale. Ce poste d’enseignant m’a permis de garder contact avec la réalité francophone et de diffuser auprès de mes étudiants un savoir dont les racines remontent à l’époque de mes propres études en France. En effet, ce que j’enseigne à l’Université est profondément marqué par le contenu des cours que j’ai suivi à l’IEP d’Aix-en-Provence, à savoir les institutions politiques, le droit et les relations internationales, l’économie, la géographie économique et politique, etc.
 
La connaissance de la réalité française et de la mentalité des Français m’ont permis de garder contact ou de nouer de nouveaux rapports avec des collègues Français mais aussi Belges, Québécois et Suisses, ce qui m’a permis de soutenir plusieurs initiatives « francophones ». Parmi elles, je peux citer la création, en 2003,du premier master conjoint franco-hellénique (« Sciences de la Traduction - Traductologie et Sciences cognitives ») en collaboration avec l’Université de Caen, le colloque « Traductologie : une science cognitive », en 2006, et ma collaboration avec la revue META de l’Université de Montréal, en 2007. Je tiens à souligner et à remercier une fois de plus tous ceux qui ont contribué à la réussite de ces projets, mais plus particulièrement Christine Durieux, Jean Vivier, André Clas et Alexis Michel avec qui j’ai partagé des moments inoubliables.
 
Mon amour pour la langue française et les cultures francophones m’ont amené à soutenir plusieurs manifestations « francophones », dont les plus importantes sont les « Marathons de lecture pour la francophonie » qui réunissent chaque année des dizaines de groupes de lecteurs  un peu partout en Grèce. En reconnaissance pour mes services rendus à la culture française, l’État français m’a honoré en me nommant en 2004 Chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques et en 2014 Officier dans l’Ordre des Palmes académiques.
 
Babel Georgios Golfinos 1987 final
Georgios Golfinos, "Babel", 1987 
 
Comment pourriez-vous décrire en quelque mots l’histoire et  les buts du Département de Langues Étrangères, de Traduction et d'Interprétation de l'Université ionienne ?
 

Le Département de Langues Étrangères, de Traduction et d'Interprétation (DLETI) de l'Université ionienne fut parmi les premiers départements de l’Université ionienne à être créé. Il fonctionne depuis l’année académique 1986-1987 faisant suite au KEMEDI (Centre de Traduction et d’Interprétation), institution académique créée pour former les premiers traducteurs et interprètes hellénophones en vue de l’adhésion de la Grèce à la CEE. Pour la création du KEMEDI, les responsables de l’époque se sont servi du modèle académique de l’École de Traduction et d’Interprétariat de l’Université de Genève.

Riche de cet héritage, le DLETI a poursuivi l’œuvre du KEMEDI sur des fondements académiques beaucoup plus solides. Dans un premier temps, le DLETI formait uniquement des traducteurs hellénophones trilingues, qui devaient dès le début de leurs études maîtriser, à part le grec, deux autres langues étrangères parmi l’anglais, le français et l’allemand. Puis, au début des années 90, le DLETI a ajouté un parcours de formation d’interprètes de conférence hellénophones trilingues.
 
Bien que les cours du cursus ont changé depuis pour des raisons diverses, les fondements du profil académique du cursus du DLETI n’ont pas réellement changé, bien que la crise économique nous a obligé à y porter des changements majeurs.
 
Le parcours de formation de traducteurs est toujours organisé en deux cycles : le premier, qui s’étend en deux ans, vise l’initiation des étudiants au monde de la traduction et le second à leur spécialisation en des domaines comme la traduction économique, juridique et politique, la traduction technique et la traduction littéraire. Le changement majeur dans ce parcours fut la suppression du semestre obligatoire pour tous les étudiants dans une université étrangère (7e semestre), aux frais de l’État. Ce semestre permettait aux étudiants de s’intégrer dans un milieu social étranger, de s’imprégner de la culture du pays d’accueil et d’approfondir leurs connaissances linguistiques, éléments nécessaires pour saisir le sens profond des textes produits dans ce pays et par la suite les traduire. Les étudiants du DLETI qui désirent poursuivre le parcours d’interprétation d’une durée de deux ans doivent se présenter à des examens internes organisés entre la seconde et la troisième année. Autrefois, durant les années 90, aux examens finaux étaient présents des représentants des services d’interprétation du Parlement européen, du Conseil et de la Commission qui choisissaient directement les meilleurs diplômés pour couvrir les besoins de leur service.
 
Enfin, dans le cadre du DLETI fonctionne depuis 1998 le Master « Science de la Traduction » disposant actuellement d’une seule spécialisation (Traductologie). Autrefois, de 2003 jusqu’en 2010 fonctionnait également le Master franco-hellénique « Sciences de la Traduction – Traductologie et Sciences cognitives », une collaboration de l’Université ionienne et de l’Université de Caen (France).
 
[1] Politis Michel (2017) « Le traducteur en tant qu’entité cognitive », Terminology Coordination, DG Traduction du Parlement européen, Luxembourg
 
* Interview accordée à Magdalini Varoucha
 
M.V.

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