Panayotis Papadimitropoulos est photographe, né à Thessalonique, en Grèce. Suite à l' obtention de son premier diplôme en tant qu’ingénieur civil il s’est installé à Paris où il a étudié les arts plastiques et la photographie à l’École d'arts décoratifs et à l’Université Paris 8. Il y finit par la suite sa thèse de doctorat, intitulée "Le sujet photographique et sa remise en question" (Alfred Stieglitz, Robert Frank, William Klein, Raymond Depardon). Depuis 2006, Panayotis Papadimitropoulos enseigne la photographie au Département d'arts plastiques et sciences de l'art à l’Université de Ioannina en Grèce. En 2010, Le Sujet photographique  a paru aux éditions L’Harmattan.
 
GrèceHebdo a interviewé* Panayotis Papadimitropoulos à propos du Journal Parisien, son nouveau livre qui vient de paraitre aux éditions Θερμαϊκός. Il s’agit d’un album trilingue (grec, français, anglais) illustré de vingt-deux images photographiques détaillant les séjours parisiens du photographe.
 
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En utilisant vos propres termes, le Journal Parisien  témoigne,  « d’une tentative de saisir le plus de vérité possible ». A travers les photos et les textes choisis, vous essayez de lutter contre « la trahison de la mémoire ». Pourquoi un tel désir, pourquoi voulez vous garder la mémoire ?
C’est vrai que dans mon album Journal Parisien j’essaie de capter un maximum de vérité en produisant des images polyphoniques. Chaque image est composée de plusieurs photographies qui combinent des instantanés autobiographiques, des visions de la ville et des textes manuellement écrits sur les photos. De cette manière une sorte de miroir voit le jour  dans lequel le spectateur peut contempler aussi bien la ville et les parisiens mais aussi ma propre vie, la vie du photographe. Principale cause de ce projet a été un commentaire du photographe américain Duane Michals qui note : « La plupart des photographes photographient la vie des autres, jamais la leur ». Journal Parisien essaie de contrecarrer cette vérité que révèle Michals  en présentant simultanément dans une image, non seulement des photographies de la vie des autres mais de plus des instantanés de ma propre vie. 
Je crois sincèrement que la mémoire, la conservation de la mémoire, est importante aussi bien pour l’individu que pour l’humanité entière. Je sais bien qu’il y a des avis opposés qui se considèrent plus modernes ou plus à la mode, mais moi, je suis défenseur de la tradition. Je me sens en sécurité quand je communique avec mon passé. Ce passé m’informe et me rassure quant aux choses et aux actions que je dois entreprendre dans l’avenir. Cette communication avec mon passé dissipe les doutes et me pousse en avant.  Par exemple, quand je vois les choses que j’ai photographiées il y a vingt ans dans Journal Parisien je me rends compte qu’elles représentent tout ce qui a survécu de cette époque là. Je n’ai pas d’autres souvenirs de ma vie parisienne que ces images et ces textes. Et s’il y a encore quelques souvenirs qui persistent, ceux-ci  deviennent de plus en plus flous au fil du temps; Tout ce qui n’a pas été fixé sous forme d’image ou de texte a été oublié et jeté dans la poubelle de la mémoire. Je crois sincèrement qu’il est terrible de vivre sans avoir une certaine emprise sur le temps qui passe en effaçant avec une légèreté étonnante le passé. Il faut lutter contre la trahison de la mémoire. Celle-ci constitue une forme de bonheur. Dans Journal Parisien je cite ce qu’écrit Delacroix, le 25 janvier 1824, dans son Journal. Il s’agit d’un point de vue que je partage absolument selon lequel : « Ma mémoire s’enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j’oublie ni à peine du présent. […] Un homme sans mémoire ne sait plus sur quoi compter, tout le trahit. » Sur une autre note écrite le 7 avril 1824, il ajoute: « Il me semble que je suis encore le maître des jours que j’ai inscrits quoiqu’ils soient passés. Mais ceux que ce papier ne mentionne point ils sont comme s’ils n’avaient point été. Faut-il qu’un misérable et fragile papier se trouve être par ma faiblesse humaine le seul monument d’existence qui me reste ? »                                                                    
La photographie fonctionne dans Journal Parisien comme conservateur et sauveur de la mémoire ; en immobilisant l’instant, elle la coupe en deux, comme un coup de hache, dans un avant et un après. C’est l’apport de la photographie à l’Homme. Elle lui rend sa mémoire. Elle fait remonter à la surface ce qui a été caché dans les profondeurs d’un passé qui avait cessé d’être actif et d’influencer le présent. La photographie, tout comme le texte, capte le reflet du sujet photographiant, écrivant, le reflet de la pensée sur le papier, dans un lieu et temps donnés, le reflet de l’«ici et maintenant» du corps de l’auteur. La photographie, tout comme le texte, reste un allié fidèle de l’homme contre la trahison de la mémoire.
 
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Paris est une ville qui vous a considérablement marqué. En y retournant 20 ans après, quels sont les changements les plus frappants, selon vous ? Est-ce qu’il est possible de retourner dans la même ville ou, pour utiliser les termes d’Héraclite, «peut-on se baigner deux fois dans le même fleuve »?
Les premières photos contenues dans mon album Journal Parisien ont été prises entre 1988 et 1991. Je croyais que le sujet était clos, mais quand je me suis retrouvé à Paris 20 ans plus tard, en 2012, l’idée m’est venue de poursuivre ce journal pour faire une sorte de bilan personnel et aussi pour capter l’actualité de la ville. Je voulais faire le point sur ma vie personnelle et marquer en même temps les changements que je percevais dans Paris. A première vue il n’y avait pas de changements frappants, dans la mesure où l’image globale de la ville était presque la même: les gens que je croisais dans les rues ne semblaient pas trop différents par rapport à ce qu’ils étaient il y a vingt ans. Or, durant ces 21 ans il y a eu tout de même de grands bouleversements dans la vie socioéconomique ; il y a eu le passage, pour toute l’Europe à la monnaie unique doublée de  la révolution numérique et l’apparition de l’Internet; aussi, en me promenant dans Paris, je me suis aperçu l’apparition de la voiture électrique, ce qui signifiait une nouvelle ère pour l’industrie de l’automobile.
Mais comment rendre visibles ces réflexions ? Ce que je décris, et dont j’étais parfaitement conscient, était difficile à rendre visible. C’est la raison pour laquelle j’ai introduit des mots dans mes images. Plus haut, je mentionne la trahison de la mémoire, ici je évoquerai la « trahison de l’image ». Je crois que l’image seule, le phénomène, ce que notre œil perçoit, n’est pas capable de traduire l’essence, ce qui se cache derrière le visible. Il faudrait inventer de nouveaux sujets, de nouvelles manières de percevoir et traduire le monde afin de réussir à capter l’hyper complexité de la vie contemporaine, l’hyper complexité du présent qui est en perpétuel mouvement vers l’avant.
Je me pose cette question de savoir si l’on peut se baigner deux fois dans le même fleuve dans mon livre Le sujet photographique qui vient d’être traduit en grec aux éditions University Studio Press sous le titre « Tο Θέμα και η Φωτογραφία ». La question transposée en termes photographiques serait: peut-on photographier deux fois la même chose ? La réponse est « non ». On ne peut pas photographier deux fois la même chose, même quand il s’agit d’une chose inanimée. Comment cela ? Parce que même si l’objet ne bouge pas et l’environnement tout autour demeure stable, le sujet photographe, quant à lui, change, se modifie tout le temps, le temps l’a affecté de manière plus ou moins significative. Il m’est arrivé, en étant dans une quête intense de prise de vie, d’être frappé par la beauté d’une scène extérieure puis, en y retournant sur le lieu de la prise de vue le jour suivant, de constater que la magie de l’instant vécu n’était plus au rendez-vous. Donc, pour répondre concrètement à votre question, il est humainement impossible de retourner deux fois dans la même ville. Paris était différent à l’époque de Mitterrand, puis à l’époque de Sarkozy ou de Hollande. Paris n’est pas non plus le même après les attentats terroristes au Bataclan ou à Charlie Hebdo. Je suis retourné à Paris peu de temps après ces attentats terroristes, il y avaitdes militaires partout, l’ambiance était morose. Par conséquent, on ne peut pas visiter deux fois la même ville. Cela vaut aussi pour Londres, New York ou Athènes. On ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve.
 
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Est-ce que la photographie constitue une sorte de voyage d’auto connaissance pour vous ? Quels liens peut-an tracer entre l’univers de vos lectures et la photographie ?
C’est vrai qu’en pratiquant la photographie pendant presque 40 ans, je me suis peu à peu déplacé vers une pratique plus ou moins autobiographique. J’ai commencé à me servir de l’appareil photographique pour fixer mes questions, pour mieux me connaître, pour mieux fixer l’aventure de ma vie. Je considère ce qui se trouve devant mon appareil comme un miroir, miroir invisible, qui capte le reflet de mon corps. Ce que je note dans la 4ème de couverture du Journal Parisien résume parfaitement ma démarche: « En observant le miracle de mes jours, je photographie le reflet invisible de mon corps sur le miroir du monde. Εn immobilisant le moment, en réalité, je photographie une impitoyable destruction, résultat de l’action du temps sur les objets et les êtres du monde. Je n’embellis pas. Je photographie ce qui est tel qu’il apparaît. C’est l’essence qui m’intéresse, avant tout, contre l’apparence. Je ne veux pas prouver que je suis un bon photographe. J’utilise la photographie pour ce qui me concerne pour ne pas oublier ce qui s'est passé, pour organiser, dans la mesure du possible, ce que je voudrais créer, pour mieux comprendre aussi ce qui je suis. Disons qu’il s’agit d’un “ connais-toi toi-même”  photographique. Le but de l’errance c’est le Moi, et non pas le médium. » En d’autres termes, je perçois ma vie comme une errance dont le but n’est ni le succès, ni la reconnaissance du milieu, mais le Moi, la conquête d’un Moi meilleur.
Mes lectures sont importantes. Un bon livre est toujours un livre qui peut vous faire changer d’avis sur un sujet, apporter des réponses à vos questions, vous aidez à voir clair sur ce qui semble être flou ou ambigu; un très bon livre doit avoir la force de vous faire changer de vie. Les livres d’Hermann Hesse ont eu une grande influence sur moi, sur ma façon de mener ma vie, de me conduire dans ma vie. Ils m’ont aidé à changer de direction, ils m’ont rassuré dans ma décision d’abandonner ma carrière d’ingénieur et de me consacrer à l’art. Je me suis dit : « Puisque l’on vit une fois, puisque le fait d’être vivant et en bonne santé constitue une sorte de miracle en soi, il vaut mieux exploiter à fond ce miracle; il vaut mieux faire ce que l’on a envie, ce qui fait du bien à l’âme. Il faut mener sa vie en poursuivant ses rêves les plus chers ». Agir selon nos désirs les plus purs correspond à ce que les anciens préconisaient comme “souci de soi” (epimeleia eaytou), notion largement mise en avant par Michel Foucault, ce grand penseur de la contemporanéité. J’aime lire des essais philosophiques, ma photographie est fortement influencée par la philosophie, je dirais même que je pratique une photographie philosophique !
 
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En enseignant la photographie, quelles  sont les principales leçons  que vous aimeriez donner aux jeunes photographes ? Comment cherchez la « vérité » de soi » que vous évoquez dans vos textes ? Quels sont les outils pour être capable de capturer les grandes vérités du monde et de nous-mêmes ?
Vraiment il serait présomptueux de ma part de prétendre que j’aurais quelques leçons à donner aux jeunes. Je pense que l’essence de la jeunesse c’est justement de ne pas avoir à recevoir de leçons ou de conseils de nulle part, surtout en ces temps difficiles où la bêtise humaine est présente un peu partout dans le monde. C’est écœurant de voir la bêtise triompher sur tous les fronts. Voyez le nouveau président Donald Trump que les américains ont choisi pour les représenter. Voyez aussi le drame syrien et comment les hommes politiques se permettent la perpétuation de ce drame. Au lieu de se pencher sur le cœur du problème, lequel est, à mon avis, le président syrien Bachar el-Assad, ils cherchent des solutions périphériques, à savoir comment accueillir ces personnes qui abandonnent leurs maisons pour échapper à la mort. Voyer enfin la nouvelle émission Survivor à la télé grecque. Comment expliquer les audiences record qu’obtient ce nouveau voyeurisme de la pire espèce ? Bien sûr, il faut le dire, il ne s’agit pas d’un phénomène typiquement grec, mais planétaire. Cependant, ce qui est désolant pour la particularité du phénomène en Grèce, c’est la désorientation qu’il provoque. Au lieu de nous occuper de la crise qui frappe sur tous les fronts, au lieu de produire des émissions qui fustigent le mal et informent sur la gravité du problème et les conséquences qu’aura plus tard l’exode de la jeunesse grecque, nous préférons fermer les yeux, nous préférons ne pas regarder le problème de face. Personne ne semble être concerné par cette fuite des cerveaux grecs vers l’étranger, de cette perte des forces créatrices. 
Maintenant que j’y pense, la bonne question serait de me demander non pas sur les changements observés à Paris, mais sur les changements constatés en Grèce, après une absence de 25 ans. J’ai quitté la Grèce en 1981 et j’y suis retourné en 2006 pour enseigner la photographie à l’Université d’Ioannina. Je puis dire que pendant ces 25 ans il y a eu une grande transformation, aliénation radicale, dirais-je, de l’âme grecque. Dans la Grèce que j’ai quittée il y avait tout de même quelques données stables, un sol sur lequel on pourrait s’appuyer pour créer de la richesse, pour avoir des idées brillantes, pour évoluer, avancer et construire. Le travail avait un sens, alors que maintenant, quand il y a du travail, c’est pour survivre.
Ilias Logothetis Leoforeio o Pothos
 
Pardonnez-moi, je me suis égaré et j’ai manqué de répondre à votre première question, mais la situation est tellement grave qu’elle permet, à mon avis, cet égarement. La question concernait les leçons que j’aimerais donner aux jeunes photographes. Je leur dirais qu’il ne faudrait pas croire que la photographie est plus facile que les autres arts. C’est justement ça la difficulté de la photographie : son apparente facilité. Il ne faut pas se leurrer. La photo-en-tant-qu’art est même plus difficile ; on ne sait pas comment enseigner le côté artistique du médium, alors que l’on peut le faire plus facilement avec la musique ou avec le dessin. On ne sait pas par quel bout commencer, on ne sait non plus comment aider, comment diriger l’étudiant pour trouver son sujet. A mon avis, il faut se concentrer sur un sujet. Il faut apprendre à focaliser sur un sujet et rester dans cette idée le temps qu’il faudra. J’ai écrit un livre entier sur cette question, Le Sujet Photographique, sur l’importance d’avoir un sujet sur lequel il faut y rester et travailler pendant un certain temps. Je dirais aussi aux jeunes photographes que la quête de la photographie ne devrait pas s’arrêter même s’ils ont trouvé leur sujet ou déterminé une manière de faire. Je crois qu’un photographe, comme tout artiste, devrait chercher son art durant sa vie entière.
Enfin je leur lirai une page de ce beau livre de Rainer Maria Rilke Lettre a un jeune poète : « Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses ».
Vous me demandez « quels sont les outils pour être capable de capturer les grandes vérités du monde et de nous-mêmes. » J’aimerais me concentrer sur la situation grecque. Je vous dirai que ce qui manque surtout dans la société grecque, c’est la clarté spirituelle. Et il faut prendre la mesure du problème avant qu’il ne soit trop tard. Il faut dresser un miroir sur lequel le peuple grec va oser se regarder. Le philosophe Stelios Ramphos parle d’un déficit, d’un manque de confiance envers les institutions et l’état en général, et c’est vrai. Moi, je dirais qu’il y a, de plus, un flou total, un manque absolu de clarté, un grand brouillard dans le ciel et l’esprit grecs. Tout est confus. On ne sait plus discerner le vrai du faux, on ne sait plus où est la vérité ; on a perdu le contact avec la vérité. En fait, qui nous dit la vérité : L’église ? Certainement pas. Les politiciens ? Certainement pas. Les syndicats ? Certainement pas. Les journalistes ? Certainement pas. La machine judiciaire ? Certainement pas. Le corps enseignant ? Les professeurs ? Certainement pas. Les intellectuels ? Où sont-ils ? Pourquoi ils ne s’expriment pas ? Pourquoi leur voix est-elle étouffée ? Puis, qu’en est-il de l’éducation ? Qu’en est-il de la notion de l’excellence ? On se rend compte que la notion même de l’excellence est une notion mise en doute, tout comme le fait de savoir s’il faut enseigner ou pas les grecs anciens. En vérité, inconsciemment ou pas, nous cultivons la médiocratie, l’incertitude et le doute ; ce doute qui abolit tout désir de devenir meilleur, ce doute qui cultive la paresse intellectuelle et fait profit aux médiocres et aux charlatans. Je crains que l’ensemble du système sociétal grec pousse et cultive la confusion et le brouillard. Le manque de confiance aux institutions provient de ce brouillard intellectuel et de cette difficulté générale de mettre de l’ordre, de placer les idées et les concepts à leur juste place et d’arrêter de se tourner en rond. Je pense que c’est le moment de se regarder enfin dans le miroir, individuellement et en société, instaurer l’esprit autocritique si l’on veut accéder à l’esprit critique. Il faut réinstaurer le précepte socratique « connais-toi toi-même » au sein de la société, comme principe essentiel de clarté, et recommencer à construire notre pays.
Mais cela semble tellement difficile ! Comment changer tout un système qui est corrompu de la tête jusque à ses racines ? Franchement, je ne suis pas très optimiste. J’espère que l’exode massif de la jeunesse grecque sera en fin de compte bénéfique pour la Grèce du futur. Les jeunes pourront comparer plus facilement ce qu’ils ont connu ici, en Grèce, avec ce qui se passe aux autres pays européens; ils pourront peser les « pour » et les « contre », ils verront comment fonctionnent les autres pays de l’Europe et, à leur retour – car Ulysse revient toujours à son Ithaque – ils sauront appliquer, transplanter leur expérience européenne dans la terre natale.  
 
* Entretien accordé à Magdalini Varoucha
 
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